Comment Godefroy devint amoureux de Missiya
Bonjour,
Aujourd’hui, je vais vous parler de cette époque avec le recul de l’un de vos contemporains. Peut-être souhaiteriez-vous savoir comment ? étant l’un des héros médiéval de ce livre.
En fait, j’ai pu traverser les couloirs du temps et vous rejoindre, cherchant à sentir l’air du temps du 21e siècle, souvent irrespirable, alors que l’histoire immédiate chasse l’Histoire pour s’imposer. Le fameux petit coffre surmonté des chérubins, symbolisant l’arche d’alliance, que Maître Salomon avait confié à Missiya, possédait cette propriété, mais il fallait appuyer sur un mécanisme secret pour ouvrir les portes du temps.
Dans votre 21e siècle où je viens d’arriver depuis quelques semaines, il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles pour s’apercevoir qu’il y a un déficit d’amour, comme il y a un déficit de communication. Au moins, dans notre Moyen-Age, les distances apparaissaient plus grandes et l’on n’hésitait pas à discourir avec son voisin, à chercher à mieux le connaître ou à s’en méfier.
Aujourd’hui lorsque vous lisez un livre, vous cherchez à vous détendre, à vous « déconnecter » du monde extérieur, du bruit ambiant si envahissant, des médias, des transports en commun, des motards insouciants ou de voisins musiciens en herbe. On a tendance à se recroqueviller sur soi-même, à se replier sur son noyau familial, sur son petit milieu professionnel et à ne pas déranger, ne pas faire de vagues, car ce serait « socialement incorrect ». On ne court plus les routes au contact de l’autre, comme le diraient certains « déclinistes », ni les endroits conviviaux pour rencontrer l’autre.
A mon époque, c’étaient les évènements qui dictaient leurs lois, mais les valeurs de l’étude, de l’apprentissage de la connaissance philosophique, scientifique ou religieuse étaient naturelles. Surtout, l’amour courtois en était à ses débuts et l’histoire que je vous raconte dans le livre « le Onzième Templier » était originale, savoureuse et mystérieuse.
J’ai pu assister aux premières loges à la naissance d’un intense amour d’une autre époque, qui embrasait deux cœurs au milieu de la tempête provoquée par la première croisade. Cette passion fut semée d’obstacles au fil des épisodes de la croisade, partant de Troyes, en Champagne, jusqu’à Jérusalem et au centre de l’Afrique. Elle nous transporta dans un autre monde épique où survenaient guerres, catastrophes, famines et misères. Cette histoire d’amour que j’ai vécue plus comme spectateur, mais aussi comme acteur aurait pu être le sujet de la légendaire poésie amoureuse que mon petit-fils Chrestien de Troyes écrira plus tard. La célébration de l’amour courtois qu’il sera l’un des premiers à décrire sera ensuite véhiculée de ville en ville par les trouvères et les troubadours.
Lors de cette quête chevaleresque, de ces combats épiques et cette conquête de terres inhospitalières, il y avait en arrière-fond l’amour porté par Godefroy à la fille adoptive, juive, de Maître Salomon. Cet amour passionné et semé d’obstacles qui unissait ces deux amants les fit passer par toute une gamme d’émotions, et je ne manquerais pas de vous conter les tourments qui les ont tous deux torturés, chacun devant accepter la tradition de l’autre sans paraître se renier, notamment pour Missiya.
J’ai du moi-même refouler mes propres sentiments, car je peux bien vous l’avouer maintenant : j’étais secrètement amoureux de Missiya, d’un amour qui restera malheureusement platonique et caché.
Pourtant, j’ai pu partager leurs sentiments, vibrer avec eux, plonger dans les tréfonds de leur âme en étant le confident de chacun. Cette passion qu’il leur était impossible de réfréner les transfigurait, tant la beauté des deux amoureux divisait leurs cœurs et bouleversait leurs vies.
Leur quête d’un autre monde étrange, peut-être plus extraordinaire, plus accueillant et moins fermé à l’autre les poussait à aller de l’avant, à fuir la Champagne et la Lorraine, si imprégnées de préjugés.
Cet amour fleurissait dans le contexte de la quête que nous poursuivions, nous, la bande de compagnons étudiants de Maître Salomon, plus connu sous le nom de Rachi. Son enseignement nous poussa à une recherche personnelle, plus intime et intellectuelle, philosophique, qui nous fit tous ensuite lentement évoluer vers la création d’un nouveau mouvement, l’ordre de Templiers. Nous en reparlerons par la suite.
Maître Salomon veillait avec un soin jaloux sur sa dernière fille, qui était sa fille adoptive, prenant toutes les mesures nécessaires afin de la conserver auprès de lui. Elle était animée de joies simples de vie au contact de la nature, aimant gambader entre les ceps de vignes que son père soignait avec tant de soins. Elle était belle comme une déesse, mais n’en avait aucunement conscience, étant plus exaltée par un bon mot talmudique de son père, ou par l’étude d’un des jugements rabbiniques que par les armes et les tournois qui subjuguaient tant les belles chrétiennes. En fait, Maître Salomon était tout ce qu’il y a de plus rationnel dans ses commentaires de la Bible qu’il nous enseignait, mais il rôdait autour de lui une sorte de magie irrationnelle qui nous faisait rêver.
Pour nous, les étudiants de Maître Salomon, il ne nous serait pas venu à l’idée d’oser approcher sa fille Missiya, sans son autorisation expresse, et nous avions l’impression de vivre dans deux mondes opposés, apparemment condamnés à s’affronter et à s’éviter dans une certaine tradition juive, celui des sexes.
C’est ainsi que lorsque Godefroy surgit dans notre univers clos de la Yeshiva de Troyes, il fut pour nous comme un tourbillon révolutionnaire qui remit en question le fragile équilibre instauré par Maître Salomon jusque-là. Nous, les jeunes adolescents, fûmes soudain confrontés à un véritable chef de guerre, que nous pouvions autant admirer que nous étions passionnés par l’enseignement de Maître Salomon. De même, les femmes qui vivaient au sein de ce petit monde voyaient un bel homme, noble de surcroît, surgir avec toute sa prestance et son aplomb, au milieu d’un aréopage de jeunes adolescents pubères. Des sentiments nouveaux se développaient en elles, et Maître Salomon se rendait bien compte des joues empourprées de ses filles au passage du noble chevalier.
Dès que Godefroy avait commencé à se rétablir de sa blessure grâce aux bons soins de Maître Salomon, il commença à s’intéresser à l’enseignement ésotérique de ce dernier, mais aussi à ses filles si jolies. Les trois premières filles ayant déjà leurs prétendants connus, il aurait été inconvenant qu’il s’en approchasse. Par contre, la dernière, fille adoptive de Rachi, du doux nom de Missiya, ne le laissait pas indifférent, tant par sa nature sauvage que par sa beauté si inhabituelle. Elle osait parfois lui tenir tête lorsqu’il croisait son regard, même si elle en rougissait.
C’est ainsi que de regards furtifs en conversations futiles, ils s’évitaient néanmoins, sans pouvoir réellement échanger leurs idées et émotions en toute liberté. Godefroy jouait d’ailleurs de sa blessure pour tenter de prolonger son séjour à Troyes. Il l’avait même surprise à son chevet, alors qu’elle le croyait endormi, agenouillée devant son lit, la tête inclinée vers lui, pleurant tant qu’elle en arrivait à lui mouiller le visage de ses larmes. Tout étonné, il lui dit de sécher ses larmes, et elle s’en fut rougissante de honte.
Lorsqu’il fut en état de mettre son armure magnifique, nous étions tous jaloux, mais aussi admiratifs, lorsqu’il apparaissait vêtu de blanc, de vermeil, d’azur et d’or. Nous sentions naître en nous le désir de connaître l’exaltation des armes, des tournois et nous ne cessions de lui poser toutes sortes de questions naïves sur sa lance, son écu et son haubert. Godefroy entreprit rapidement de nous apprendre le métier des armes, avec dextérité et pédagogie, tant il connaissait la chose d’instinct. Il nous intima de respecter les règles de la chevalerie : ne tuer qu’en cas de nécessité, ne pas trop parler, aider tous ceux qui peuvent avoir besoin de ses services, prier selon la coutume….
Godefroy s’en retourna à de multiples reprises en son château de Bouillon, laissant sa gente amie à sa douleur languissante, lui promettant de revenir à l’occasion des prochaines fêtes juives. Il ne pouvait facilement se passer de sa compagnie, tant il admirait ses qualités intellectuelles et spirituelles, notamment dans les domaine de la connaissance des textes, de l’art et de la musique. Il adorait la contempler en silence, la fixant du regard, en tentant de lui transmettre la profondeur de ses sentiments. Il aurait aimé lui prêter serment de fidélité, la tenir dans ses bras et la caresser, couchée à ses côtes, mais il savait bien que c’était quasiment chose impossible.
Il s’imaginait rechercher avec elle l’union intime, fusionner de deux en un de façon à ne plus manifester qu’un seul esprit, une seule âme, un seul cœur, un seul corps.
Missiya, elle, cachait ses sentiments. D’une part, il eut été inconvenant pour une jeune fille de sa condition d’espérer suivre son penchant amoureux sans l’assentiment de son père. D’autre part, elle savait bien qu’elle risquait de franchir une ligne rouge qui la mettrait aussitôt au ban de sa communauté et de sa famille.
Malheureusement pour notre petite école, nous n’eûmes pas suffisamment de temps pour nous adapter au passage brutal de l’adolescence à la vie adulte provoqué par l’arrivée de troupes de brigands tuant au nom de la croisade, mais c’est une autre histoire que je ne manquerai pas de vous conter lors de notre prochaine rencontre.
Votre dévoué, Chrestien.